David BenaymJournaliste • Auteur • Éditeur • ProducteurEN
← Articles · Politique américaine

Article · 2026

Midterms : le jour où Israël est devenu un enjeu électoral américain

Donald Trump et Abdul El-Sayed sous le titre « Midterms »
Photos : Daniel Torok / Maison-Blanche (domaine public) ; Kenneth C. Zirkel, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Les Américains votent ce mardi pour renouveler la Chambre des représentants et un tiers du Sénat. Le prix de l'essence, la guerre en Iran et la fracture démocrate sur Israël décideront du scrutin. Les deux dernières années de Donald Trump en dépendent, comme la course à sa succession.

Un référendum que Trump a préparé en suspendant une guerre

Les élections de mi-mandat sanctionnent toujours le président en place. Cette fois, l'ampleur est inhabituelle. Trump arrive au scrutin au plus bas de son second mandat, tout près de son plancher historique, celui des jours qui ont suivi l'assaut du Capitole en janvier 2021. Il est plus bas que Joe Biden la veille de ses propres midterms. Depuis 1946, un seul président s'est présenté plus impopulaire à ce rendez-vous : Harry Truman. En 2018, deux fois moins impopulaire qu'aujourd'hui, Trump avait perdu une quarantaine de sièges à la Chambre.

J'étais aux États-Unis il y a dix jours. Les publicités de campagne, les conversations, tout tournait autour de trois choses : la guerre en Iran, le prix de l'essence, l'argent dépensé au Moyen-Orient. Les démocrates n'ont même pas besoin d'attaquer Trump de front. Leur message tient en une phrase : la guerre, c'est le prix du plein.

Trump l'a compris. Début octobre, il a écrit sur Truth Social que les États-Unis n'attaqueraient pas l'Iran avant le 3 novembre. Un président qui cale une pause militaire sur le calendrier électoral reconnaît que cette guerre lui coûte des voix.

Le prix du plein, baromètre d'une présidence

Depuis les frappes de février, l'Iran a fermé le détroit d'Ormuz, par où passe un cinquième du pétrole mondial. Le gallon a pris plus d'un dollar et reste au-dessus de quatre, le baril au-dessus de cent. Sur le coût de la vie, moins d'un électeur républicain sur deux approuve la gestion présidentielle. Trump a qualifié la hausse de « petite chose à payer » pour en finir avec l'Iran. Pour l'Américain qui fait le plein ce matin avant d'aller voter, ce n'est pas une petite chose.

Une large majorité d'Américains juge cette guerre contraire aux intérêts du pays et trop chère, en vies de soldats comme en dollars. Elle a été mal vendue. Personne ne leur a expliqué pourquoi elle les concernait, et ils en paient le prix chaque semaine à la pompe.

Extrait de mon analyse dans le 6/9 d'Ilana Ferhadian

La fracture traverse désormais le camp Trump. D'un côté, les évangéliques, socle pro-israélien du parti. De l'autre, le courant « America First », hostile à toute guerre à l'étranger. Tucker Carlson et Marjorie Taylor Greene ont rompu avec le Parti républicain cet été, Carlson accusant le parti de placer la loyauté envers Israël au-dessus des intérêts américains. Même Mike Rogers, candidat républicain au Sénat dans le Michigan et soutenu par Trump, réclame dans une publicité la fin rapide de la guerre.

Et les électeurs votent à l'aveugle. Trump dit qu'il reste « un ou deux » objectifs en Iran, dont un site nucléaire, et laisse entendre que les frappes reprendront après le vote. Dès demain, il aura les mains libres.

Vue d'Israël, la guerre a produit des résultats : le régime iranien décapité, Ali Khamenei tué, le programme nucléaire en recul. Mais elle a coûté à Trump l'électeur qui avait voté pour lui pour son portefeuille.

Trois sièges pour basculer la Chambre

Les démocrates n'ont besoin que de trois sièges pour reprendre la Chambre, et les analystes considèrent l'affaire presque faite. Au Sénat, la carte s'est ouverte là où personne ne les attendait : Texas, Alaska, Ohio, Kansas. Trois courses à suivre cette nuit. Dans le Maine, Susan Collins, trente ans de mandat, affiche les pires chiffres de sa carrière, même si elle avait déjoué les sondages en 2020. Au Texas, Ken Paxton est au coude-à-coude avec un démocrate, du jamais-vu. Dans le Michigan, Abdul El-Sayed, très critique d'Israël, devance de peu Mike Rogers, dans un État où les républicains finissent toujours fort.

Pour la Chambre, la bataille s'est jouée en amont, sur les cartes électorales. Le Texas a redécoupé ses circonscriptions pour offrir cinq sièges à Trump, la Californie a riposté par référendum. Le reste se décidera dans les banlieues de Pennsylvanie, autour de New York, et dans le sud du Texas, chez les électeurs latinos passés à Trump en 2024 et qui hésitent aujourd'hui.

Avec la Chambre, les démocrates récupèrent trois armes. L'enquête d'abord : chaque président de commission peut convoquer et exiger des documents, et Hakeem Jeffries, futur speaker, a déjà demandé aux siens de préparer des enquêtes sur Trump, sa famille et son administration. L'impeachment n'est « ni sur la table ni hors de la table ». La première cible serait plutôt Pete Hegseth, le ministre de la Défense, déjà visé par une demande de destitution déposée par un républicain, Thomas Massie. La guerre ensuite : la Constitution réserve au Congrès le pouvoir de la déclarer, et la Chambre tient le budget. Pas d'argent pour l'Iran sans elle. Le programme enfin : santé, Medicaid, droits de douane. Rien ne passera le Sénat ni le veto, mais Trump passerait de président tout-puissant à président assiégé.

Israël, la fracture démocrate

C'est le vrai bouleversement de ce scrutin. Pendant la campagne, dans un très grand nombre de débats et de primaires démocrates, les mêmes mots sont revenus : « génocide », « famine », et des élus financés par le lobby pro-israélien qui « servent deux maîtres ». La double allégeance, le plus vieux cliché antisémite, prononcé par des candidats au Sénat des États-Unis. Il y a trois ans, c'était impensable dans ce parti.

Les chiffres disent le basculement. En 2025, quinze sénateurs démocrates suivaient Bernie Sanders pour bloquer des ventes d'armes à Israël. En avril dernier, ils étaient quarante sur quarante-sept. Chuck Schumer, plus haut élu Juif de l'histoire américaine, a voté contre, isolé dans son groupe. Tous les présidentiables démocrates du Sénat ont voté l'embargo.

Ce basculement est passé par les primaires, là où presque personne ne vote et où personne ne regarde. Une minorité organisée et déterminée y suffit, avec parmi elle des militants qui ne cachent pas leur hostilité à l'Amérique elle-même. C'est par cette petite porte qu'El-Sayed est devenu candidat dans le Michigan, à quelques milliers de voix près, et que Zohran Mamdani est devenu maire de New York.

L'AIPAC a cru pouvoir répondre avec de l'argent. Il a dépensé des sommes jamais vues pour barrer El-Sayed dans le Michigan. El-Sayed a gagné, et il a retourné l'arme : ils achètent les élections, je ne suis pas à vendre. Chez les démocrates, être attaqué par l'AIPAC rapporte désormais des voix. Il y a quinze jours, le lobby a annoncé qu'il cessait d'endosser des candidats en son nom. L'argent passe maintenant par un super PAC au nom neutre, United Democracy Project, et par des comités tiers. Le nom a disparu du chèque, l'argent reste le même. Ça ne trompe personne, et c'est un échec majeur.

Benyamin Netanyahou en a tiré la leçon. Pendant la campagne israélienne, il a appelé à profiter des deux années qui restent à Trump, car l'administration suivante pourrait suspendre l'aide militaire. Il n'a pas dit « démocrate ». Entre JD Vance, Tucker Carlson et une génération républicaine qui refuse de payer les guerres des autres, la Maison Blanche de 2029 ne sera pas forcément plus tendre, même républicaine. Trump est une parenthèse dans la politique américaine, pas une ligne durable.

Le vote Juif d'après le 7 octobre

Depuis Roosevelt, deux Juifs américains sur trois votent démocrate, et les sondages nationaux de cette année le confirment encore. Mais à l'intérieur de cette majorité, des lignes rouges sont apparues. Il ne s'agit pas de la critique du gouvernement israélien, que les Juifs américains pratiquent eux-mêmes. La ligne rouge, c'est la remise en cause d'Israël comme État Juif, l'embargo total, le mot « génocide », la proximité avec des propos antisémites. Quand un candidat démocrate la franchit, le vote bascule, y compris chez des électeurs qui n'ont jamais voté républicain.

Detroit en est la démonstration. Face à El-Sayed, une partie de la communauté Juive, démocrate depuis toujours, a annoncé dans une lettre ouverte qu'elle votait pour Mike Rogers. Ce n'est pas un ralliement au Parti républicain, c'est un refus.

Extrait de mon analyse dans le 6/9 d'Ilana Ferhadian

New York en est l'autre. L'élection de Mamdani a été présentée comme acceptée par les Juifs new-yorkais. C'est faux : une immense majorité a voté contre lui, et une partie de ceux qui l'ont soutenu, souvent des jeunes séduits par ses promesses sur les loyers, s'en est détournée. Dans l'État qui abrite la plus grande communauté Juive du pays, l'avance démocrate chez les électeurs Juifs s'est effondrée en quatre ans. Ces voix pourraient sauver ce soir un siège républicain au nord de la ville.

Ce vote est né sur les campus et devant les synagogues, quand une partie de la gauche américaine a choisi son camp. Ce scrutin est sa première grande élection. La vraie mesure viendra en 2028, en Pennsylvanie, dans le Michigan, en Géorgie, des États qui se jouent à quelques milliers de voix. Les républicains n'ont pas besoin de gagner le vote Juif, il leur suffit de réduire l'écart.

2028 commence demain matin

Trump ne peut pas se représenter. JD Vance a fixé son calendrier : d'abord gagner les midterms, ensuite parler de sa candidature avec le président. Trump joue les faiseurs de rois, vante un ticket Vance-Rubio « imbattable » et entretient le flou sur un troisième mandat interdit, pour rester au centre du jeu. Vance a le poste et la base militante, Marco Rubio l'appareil et les donateurs.

Tout dépend de ce soir. Une lourde défaite ferait de Vance l'héritier d'un échec, et c'est lui qui porte le dossier iranien : sa lettre vient d'arriver à Téhéran pour relancer les négociations. Le courant America First chercherait alors son candidat, et Marjorie Taylor Greene a déjà choisi Tucker Carlson. Si les dégâts sont limités, Vance et Rubio en revendiqueront le mérite, et Trump restera l'arbitre.

Pour Israël, une certitude se dessine déjà. Les présidentiables démocrates ont voté l'embargo, la relève républicaine veut moins de guerres au Moyen-Orient. Quel qu'il soit, le prochain président américain sera moins pro-israélien que Donald Trump.