Élus musulmans anti-israéliens au Sénat américain : un danger ? (émission complète)
Radio Judaïca ·
«Estimez-vous dangereux que des élus musulmans anti-israéliens intègrent le Sénat américain ?» C'était la question du jour posée aux auditeurs de Radio Judaïca, le 23 octobre 2026, et une majorité d'entre eux répondaient oui. Invité de Lise Benkemoun, David Benaym, journaliste spécialiste des États-Unis, revient sur la candidature d'Abdul El-Sayed dans le Michigan, sur l'influence des Democratic Socialists of America, sur le plan de Zohran Mamdani contre l'antisémitisme à New York, sur le vote des Américains d'Israël aux midterms et sur l'affaire Ilhan Omar. Abdul El-Sayed : la question n'est pas la confession Aucun musulman n'a jamais siégé au Sénat des États-Unis. Abdul El-Sayed, s'il gagnait le 3 novembre dans le Michigan, serait le premier. Pour David Benaym, le danger existe, mais pas là où on l'attend : s'il ne s'agissait que de confession, la réponse serait non. Des millions de musulmans américains votent, servent dans l'armée, sont médecins ou policiers, et cela ne pose aucun problème. «Le sujet n'est pas la prière, le sujet c'est l'empreinte de l'islam politique.» Selon lui, Abdul El-Sayed, Ilhan Omar et Zohran Mamdani ne sont pas des élus qui se trouvent seulement être musulmans, mais des élus dont la vision du monde est structurée par un islam politique où la cause palestinienne est centrale, où Israël est l'ennemi désigné et où l'Occident est coupable par nature : «un logiciel, pas juste une confession». Il rappelle que le candidat a déclaré cette semaine à la télévision américaine qu'Israël n'était «ni un ami ni un allié», qu'il refuse de répondre quand on lui demande si Israël a le droit d'exister, et que son adversaire républicain, Mike Rogers, affirme que sa famille a des liens avec les Frères musulmans, en s'appuyant sur des publications de sa belle-mère en Égypte. Abdul El-Sayed a mis des semaines, voire des mois, à dénoncer la confrérie. Le vrai danger, conclut-il, tient à la fonction : un sénateur, c'est six ans de mandat, des commissions, le pouvoir de bloquer des nominations, et c'est au Sénat que se vote l'aide militaire à Israël. Un sénateur rend une position respectable et la normalise à l'intérieur de son parti.
«L'argent de l'apartheid» : un slogan qui porte Lise Benkemoun cite la phrase de campagne d'Abdul El-Sayed : l'argent utilisé «pour subventionner l'apartheid» devrait être investi en Amérique. «Ça marche, il faut être honnête», répond David Benaym. C'est la phrase la plus efficace de sa campagne, parce qu'elle parle moins du Moyen-Orient que du porte-monnaie des Américains : leurs écoles, leurs hôpitaux, leurs routes, contre un pays lointain. Le vieux réflexe isolationniste, «America First», sauf que cette fois il vient de la gauche, et il résonne dans un État industriel blessé, qui a vu ses usines fermer. Un sondage de cet été montre que trois démocrates sur quatre veulent réduire ou arrêter l'aide américaine à Israël ; en juillet, plus d'une centaine d'élus démocrates de la Chambre ont voté pour en couper une partie, ce qui était impensable il y a cinq ans. Le message porte moins chez les indépendants, les plus de 50 ans, une partie de l'électorat noir et certains électeurs juifs. Mais dans le Michigan, rappelle-t-il, les Juifs pèsent moins de 2 % de l'électorat, les Arabes américains beaucoup plus. Sur le terrain, dans le Michigan De retour des États-Unis, où il s'est rendu dans le Michigan, David Benaym estime qu'Abdul El-Sayed a de vraies chances : l'État n'a pas élu de sénateur républicain depuis une trentaine d'années. L'ambiance qu'il a vue sur place est très divisée. Il a rencontré des Juifs historiquement démocrates prêts à voter républicain pour la première fois, notamment après l'attaque terroriste de mars contre le Temple Israël, dans le Michigan, après laquelle Abdul El-Sayed a mesuré ses mots, avec une phrase très reprise par les Juifs américains, «hurt people hurt people», les gens blessés blessent les autres : en gros, il excusait l'attaque en expliquant que son auteur avait perdu une partie de sa famille au Sud-Liban. Il y a perdu une partie de l'électorat juif. Il a aussi rencontré des Juifs américains prêts à voter pour lui, parce que sa politique locale compte davantage à leurs yeux que sa relation avec Israël. «Le portefeuille parle toujours.» DSA : beaucoup de bruit, et la peur qu'ils inspirent Les Democratic Socialists of America n'ont pas encore le poids qu'on leur prête, mais le bruit est énorme : plus de 120 000 adhérents, plus de 200 sections, la plus grande organisation socialiste de l'histoire américaine. Fondée dans les années 1980 par un sioniste convaincu, elle a aujourd'hui pour ligne officielle la fin de toute aide militaire à Israël et le boycott, et dans ses statuts, assimiler l'antisionisme à l'antisémitisme est un motif d'exclusion. Leur méthode, ce sont les primaires démocrates : cet été, ils ont fait tomber des élus installés depuis des décennies, à Denver, à New York, dans le Michigan, à chaque fois avec Israël comme angle d'attaque. Mais ils ne gagnent que dans les circonscriptions ultra-démocrates. Leur vrai pouvoir, c'est la peur qu'ils inspirent aux élus démocrates modérés, qui réfléchissent à deux fois avant de défendre Israël publiquement. Signe le plus parlant selon lui : l'AIPAC a changé de stratégie cette semaine, reconnaissant que son soutien est devenu un handicap pour des élus démocrates dans certaines primaires, ce que personne n'aurait cru il y a trois ans. Et dans le Michigan, l'AIPAC s'est mis à donner de l'argent pour Mike Rogers. Le plan Mamdani : «un rapport sur le cancer du poumon qui ne parle jamais du tabac» David Benaym a lu le plan de Zohran Mamdani contre l'antisémitisme : une trentaine de pages, avec des choses sérieuses, de l'argent pour la sécurité des synagogues et des écoles juives, de l'éducation sur la Shoah, la prévention des crimes de haine. Les grandes organisations juives de New York ont salué des éléments positifs. Le problème, c'est le trou au milieu : sur trente pages consacrées à l'antisémitisme à New York, le mot Israël n'apparaît quasiment pas, et il n'y a pas de définition de l'antisémitisme, exprès. Un rabbin de New York a trouvé l'image qui résume tout : un rapport sur le cancer du poumon qui ne parle jamais du tabac. Le plan ne fait pas la différence entre le Juif et le sioniste ; une partie des fonds transiterait en outre par une association arabo-américaine de Brooklyn connue pour son militantisme anti-israélien. Le message, selon lui : vous êtes protégés en tant que Juifs, à condition de laisser Israël au vestiaire. Pour la plus grande communauté juive en dehors d'Israël, c'est une rupture. Mais il retient aussi autre chose : des rabbins qui parlent fort, des organisations qui se réveillent et qui ont monté une cellule de veille sur chaque nomination du maire. «Les Juifs de New York ne baissent plus la tête, et ça, c'est la nouveauté.»
Les Américains d'Israël et les midterms Environ 500 000 citoyens américains vivent aujourd'hui en Israël. Pour David Benaym, la vraie question n'est pas leur nombre mais ce qu'ils ont vu : 80 % des Juifs américains ont voté démocrate, et une bascule après le 7 octobre, invisible en 2024, pourrait se ressentir pour la première fois lors de ces élections. La difficulté : les élections de mi-mandat mobilisent peu, avec une participation entre 40 et 60 %. Reste à savoir si les Américains qui ont fait leur alya iront voter depuis Israël. L'affaire Ilhan Omar Donald Trump a affirmé cette nuit dans un message qu'Ilhan Omar ne s'appelait pas Ilhan Omar, qu'elle aurait utilisé un faux nom, qu'elle aurait peut-être épousé son frère et qu'il faudrait l'enlever du Congrès. Est-ce réaliste ? David Benaym rappelle les faits : le 12 octobre, des agents fédéraux ont perquisitionné son domicile près de Washington, dans le cadre d'une enquête criminelle qui dure depuis des années et dont personne ne connaît officiellement l'objet. À trois semaines de l'élection, elle n'est inculpée de rien, et en général les autorités fédérales n'enquêtent pas ainsi sur un candidat si peu de temps avant un scrutin, ce qui pose problème. Mais si le FBI est allé chez elle, c'est qu'il se passe vraiment quelque chose. Cette semaine, dans un document de justice, les procureurs l'ont désignée sous le nom d'Ilhan Nur Said Elmi, alias Ilhan Omar : c'est la vraie nouveauté. La presse conservatrice a sorti l'information, Donald Trump s'en est saisi. L'accusation : elle serait entrée illégalement aux États-Unis, mineure, et aurait épousé son frère, prenant ce nom pour obtenir la nationalité américaine. Mentir sur ses documents d'immigration pour devenir américaine, c'est la faute ultime : elle pourrait être expulsée, perdre son siège et toute l'influence construite depuis son élection en 2018. David Benaym rappelle qu'elle est l'une des voix les plus hostiles à Israël au Congrès. Il y a quelques années, elle avait affirmé que les attaques contre elle étaient «all about the Benjamins», du nom de Benjamin Franklin sur le billet de 100 dollars : les Juifs, l'argent, le pouvoir, l'un des clichés les plus antisémites. Elle s'en était excusée à l'époque. «Si elle tombait, ce serait énorme. Pour l'instant, ça semble un coup politique, mais il semblerait aussi qu'il y ait de la substance dans les accusations.» Émission «La question du jour», Radio Judaïca, 23 octobre 2026, présentée par Lise Benkemoun. Photo de la vignette : Abdul El-Sayed par Kenneth C. Zirkel (CC BY-SA 4.0), Zohran Mamdani : Metropolitan Transportation Authority (CC BY 4.0), Capitole : Architect of the Capitol (domaine public).
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