David BenaymJournaliste • Auteur • Éditeur • ProducteurEN
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Tribune · 2026

«La première fois» ? À Trappes, Macron et la mémoire courte de la République

Macron à Trappes : défaillance mémorielle. Toulouse, Hyper Cacher, Saint-Étienne-du-Rouvray, Nice
Emmanuel Macron à la mairie de Trappes, le 23 octobre 2026, avec le maire Ali Rabeh (à gauche) et le préfet (à droite).Image tirée de la vidéo de Paul Larrouturou / X

À Trappes, au soir de l’attentat raciste qui a coûté la vie à Pengo Bossio Wangi, Emmanuel Macron a parlé de «la première fois» qu’un acte terroriste visait des Français pour leur couleur de peau ou leur religion. Les attentats terroristes de Toulouse, de l’Hyper Cacher, de Saint-Étienne-du-Rouvray et de Nice disent le contraire. Le soir même, le Président a corrigé par écrit, sans retirer sa phrase.

Trappes, un attentat raciste

Vendredi 23 octobre au matin, un homme tire en rafales depuis sa voiture sur des passants à Trappes, puis à La Verrière (Yvelines), pendant «un petit quart d’heure», selon le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez. Pengo Bossio Wangi, 26 ans, combattant amateur de MMA originaire de Poissy, est tué. Cinq personnes sont blessées, dont une fillette de 12 ans qui rentrait de la piscine, un foulard sur la tête, touchée par huit balles.

Le suspect, Kévin T., 39 ans, est interpellé à Coignières moins de dix minutes après les premiers appels. Le Parquet national antiterroriste enquête sur un assassinat terroriste commis «à raison de l’appartenance vraie ou supposée à une prétendue race, une ethnie, une nation ou une religion déterminée». Le maire, Ali Rabeh, parle d’un attentat «probablement islamophobe» ; les motivations du suspect restent à établir. C’est un crime abject, et ses victimes ont droit à la compassion de toute la nation.

«La première fois»

Le soir même, à la mairie de Trappes, Emmanuel Macron ouvre sa déclaration par ces mots, filmés par le journaliste Paul Larrouturou :

«Ce qui s’est passé aujourd’hui, je le dis, c’est un tournant, parce que c’est la première fois qu’il y a un acte terroriste planifié pour tuer nos compatriotes, nos enfants, à raison de leur couleur de peau ou de la religion qu’on leur donne.»

Emmanuel Macron à la mairie de Trappes, vendredi 23 octobre 2026. La phrase sur «la première fois» ouvre sa déclaration (0:00 à 0:17). Vidéo : Paul Larrouturou / X. Voir le post sur X ↗

Emmanuel Macron connaît pourtant ces morts. Le 29 octobre 2020, il se tenait devant la basilique Notre-Dame de Nice, le jour même de l’attentat islamiste qui y avait tué trois fidèles. Le 20 mars 2022, à Toulouse, il prononçait un à un les noms des victimes de Mohammed Merah, dont celui de Myriam Monsonego, 8 ans.

Le 19 mars 2012, à Toulouse, Mohammed Merah entre dans la cour de l’école juive Ozar Hatorah. Il abat un enseignant, Jonathan Sandler, et ses deux fils, Arié et Gabriel, puis rattrape une petite fille, Myriam Monsonego, pour la tuer à bout portant.

Le 9 janvier 2015, deux jours après le massacre de Charlie Hebdo, Amedy Coulibaly prend en otages les clients de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, un vendredi, veille de shabbat. Il tue Yohan Cohen, Philippe Braham, François-Michel Saada et Yoav Hattab. Au téléphone avec BFMTV, il explique avoir choisi ce magasin pour viser des Juifs.

Le 26 juillet 2016, à Saint-Étienne-du-Rouvray, près de Rouen, deux terroristes se réclamant de l’État islamique entrent dans l’église pendant la messe et égorgent le père Jacques Hamel, 85 ans.

Le 29 octobre 2020, à Nice, Brahim Aouissaoui entre armé d’un couteau dans la basilique Notre-Dame-de-l’Assomption. Il tue Nadine Devillers, le sacristain Vincent Loquès et Simone Barreto Silva, qui parvient à fuir jusqu’à un restaurant voisin avant de mourir.

Ces assassins étaient djihadistes, et le Président pensait peut-être au seul terrorisme raciste d’extrême droite. Ses mots ne faisaient pas cette différence : il a parlé de «couleur de peau» et de «religion». Myriam Monsonego avait huit ans, le père Hamel disait la messe. Tous deux ont été tués pour ce qu’ils étaient, et l’idéologie de leur assassin n’y change rien.

Raymond Barre, en pire

Au siècle dernier, ce sont des terroristes palestiniens qui frappaient les Juifs de Paris. Le 3 octobre 1980, une bombe placée sur une moto explose devant la synagogue de la rue Copernic pendant l’office du vendredi soir, et quatre personnes sont tuées. Le soir même, le Premier ministre Raymond Barre dénonce sur TF1 «cet attentat odieux qui voulait frapper les Israélites qui se rendaient à la synagogue et qui a frappé des Français innocents qui traversaient la rue Copernic». Sa phrase séparait les Juifs visés des «Français innocents». Elle est restée comme une faute, malgré les mots qu’il eut quelques jours plus tard pour ses «compatriotes juifs». Deux ans plus tard, le 9 août 1982, un commando attaque à la grenade et à l’arme automatique le restaurant Jo Goldenberg, rue des Rosiers, et tue six personnes.

Raymond Barre distinguait les victimes, alors que la phrase d’Emmanuel Macron les efface. En 1980, les Juifs étaient dans la phrase, même mal placés. En 2026, les morts de Toulouse, de l’Hyper Cacher, de Saint-Étienne-du-Rouvray et de Nice n’y figurent plus.

La correction écrite

À 22 h 41, deux heures et demie après la diffusion de la vidéo, Emmanuel Macron publie sur X un long texte. L’attentat, écrit-il, «par son caractère raciste avéré marque un tournant pour notre pays». La «première fois» n’y figure plus, et il ajoute :

«Je veux aussi rappeler une vérité essentielle et éviter toute polémique : notre pays a connu, ces dernières années, des attentats qui ont frappé des chrétiens parce qu’ils étaient chrétiens et des juifs parce qu’ils étaient juifs. Aucune de ces victimes ne doit être oubliée. Aucune douleur ne doit être hiérarchisée.»

Emmanuel Macron@EmmanuelMacron𝕏

Ce soir, la Nation est en deuil après l'attentat terroriste qui a frappé Trappes et La Verrière.

Nous sommes confrontés à un acte d'une gravité extrême et qui par son caractère raciste avéré marque un tournant pour notre pays.

Monsieur Pengo Bossio Wangi a perdu la vie. Cinq autres personnes sont en urgence absolue, dont une petite fille qui lutte pour survivre. Nous pensons à chacune et chacun d'entre eux, à leurs proches, à leurs familles. Nous leur devons le soutien, l'affection et la solidarité de toute la Nation.

Ce qui s'est passé aujourd'hui nous oblige. J'ai redit ce soir le soutien de la Nation à toutes les victimes et à leurs familles. J'ai également rappelé notre détermination absolue à poursuivre le combat contre le racisme, sous toutes ses formes.

Je veux aussi rappeler une vérité essentielle et éviter toute polémique : notre pays a connu, ces dernières années, des attentats qui ont frappé des chrétiens parce qu'ils étaient chrétiens et des juifs parce qu'ils étaient juifs. Aucune de ces victimes ne doit être oubliée. Aucune douleur ne doit être hiérarchisée. Et je veux que rien, ce soir, ne vienne ajouter à la peine des familles, à la tristesse du pays et au recueillement de la nation.

Notre combat est celui de l'universalisme, celui de la République, celui de notre unité et de notre cohésion. Il n'y a rien de plus important ce soir.

Une France unie qui pleure ses enfants, qui accompagne les victimes et leurs proches.

Une France qui combat le racisme, l'antisémitisme et toutes les formes de haine et de persécution fondées sur la religion ou la couleur de peau.

C'est cette France que nous devons défendre. C'est pour son unité, pour la sécurité de chacune et de chacun, et pour les valeurs qui nous rassemblent que je me battrai jusqu'au bout.

· Voir le post sur X ↗
Le texte publié par Emmanuel Macron sur X le 23 octobre 2026 au soir, deux heures et demie après la diffusion de sa déclaration filmée à Trappes.

Le Président reconnaît donc par écrit ce que sa phrase niait, et cela compte. Mais il ne retire pas ses mots et ne nomme aucun de ces attentats, rangés sous «ces dernières années». Il présente sa mise au point comme un moyen d’«éviter toute polémique», et le «tournant» demeure, alors que des Juifs et des chrétiens ont déjà été tués en France pour leur religion.

Une même mémoire

Les Juifs de France ont souvent le sentiment que leurs morts ne comptent pas tout à fait de la même façon : quand un islamiste tue des Juifs, le mot terrorisme recouvre tout, et la haine des Juifs passe au second plan. Depuis Toulouse, leurs écoles vivent sous protection, et depuis janvier 2015, avec l’opération Sentinelle, des militaires montent la garde devant les écoles juives et les synagogues.

Reconnaître le caractère raciste de l’attentat de Trappes n’exige pas d’oublier Toulouse. Pengo Bossio Wangi et la fillette blessée ont droit à la même mémoire et à la même protection que les victimes des attentats qui les ont précédés. Protéger tous ses citoyens, quelles que soient leurs origines ou leur confession, c’est aussi la promesse et le devoir de la République française.